Dans ce petit opuscule qui reprend une conférence qu’il donna jadis, l’auteur ne parle donc pas de la cécité mais de son contraire. Il fut le premier très surpris après son accident, de n’avoir perdu que « des contingences pratiques » : ne pas pouvoir circuler librement ; l’obligation de demander aux autres ce qui se passait autour de lui. Et il affirme : « Non je n’avais rien perdu du tout » ! La lumière, ses rayonnements, la couleur étaient en lui, et cela sans aucun effort. Il s’obstina à ne pas croire les autres qui voyaient en cela son imagination, ses souvenirs d’ancien voyant. Il percevait, il touchait et c’était pour lui un émerveillement ; il percevait avec un décalage : le mur lui paraissait plus proche qu’à son camarade voyant.
Il entra par son « voir » dans un monde qu’il qualifie de « féerique », mais sans aucune imagination. Il sut que la lumière ne vient pas à nous de l’extérieur, comme le prétend l’optique, mais que par nature elle vient de l’intérieur.
« Les yeux font les couleurs. Bien sûr, pas les yeux physiques (…) Ceux dont je veux parler, les vrais yeux, travaillent au-dedans de nous (…) Voir, c’est un mouvement de la vie fait en nous avant les objets, avant toute détermination extérieure (…) C’est au-dedans de vous que vous voyez.[1] »
C’est lui qui décidait de sa venue ou non. Il voyait de l’intérieur des impressions lumineuses qui l’inondaient, analogues à celles que perçoivent les yeux lorsqu’on les referme après avoir fixé le soleil. Les pratiquants de certaines respirations yogiques en ont l’expérience : c’est l’état intérieur qui produit ces phosphènes.
Jacques voyait « avec les yeux de l’âme » ! Sans travail, sans effort, sans désir de voir ! Il n’avait rien perdu, au contraire ! Il recevait autant sinon plus que ce qu’il avait perdu. Un rayon de lumière venait jusqu’à lui depuis son intériorité. Une acuité plus grande se développait par force dans ses autres sens, l’ouïe, le toucher et l’odorat. Une grande attention était nécessaire pour éviter les heurts.
Alors, il s’aperçut que tous les objets émettaient des sortes de « sons », même le mur qui l’avertissait de sa présence ! Même l’arbre ! Et l’ombre d’un arbre est vivante et unique, celle d’un chêne se différencie de celle du sapin ou de l’acacia. Ainsi percevait-il les arbres, mais aussi leurs essences. Dans un paysage familier, il distinguait un arbre « au seul bruit de son ombre ». Il percevait les paysages montagneux qui venaient au-devant de lui comme il percevait la lumière.
Les objets, les choses et les êtres, sont des masses d’énergie se faisant connaître par des sensations de « pressions » différentes, comme si on les touchait de loin. D’où cette affirmation essentielle :
« Les choses ne sont pas “hors de nous” ».
Il ne sert à rien de batailler contre elles ! Les yeux qui voient glissent très vite sur les choses sans les pénétrer. Le toucher prend du temps, est plus subtil, plus pénétrant. La perception d’un bras « dit le corps tout entier. Le corps dit les actions passées, présentes et futures de celui dont il est le corps », cela est une affaire d’attention.
« La vraie vie intérieure, elle, elle est ou elle n’est pas. Et si elle est, elle n’est absolument pas différente de la vie extérieure. »
Il a toujours été rappelé dans toutes les traditions, de faire son extérieur comme son intérieur et son intérieur comme son extérieur, c’est-à-dire l’unité d’une seule chose. Alors, les choses se révèlent sans espace ! De fait, il n’y a ni intérieur ni extérieur alors ! On joue avec l’espace consciemment en créant la représentation.
Lorsque Jacques est triste, aussitôt, il ne perçoit plus rien ; il se cogne partout. Pour ne plus être aveugle, il lui faut ne plus être triste ! C’est ce qui arrive également aux « voyants », mais ils prennent plus facilement les choses - et les êtres sont des choses - comme boucs émissaires. Et il en est de même pour l’impatience… C’est dans la joie et le bien-être que le miracle se produit… Tout le texte est à découvrir !
De multiple façon, cela a été dit. « On ne voit bien qu’avec le Cœur », proclame le Petit Prince de Saint-Exupéry. Mais là, on perçoit que pour ce « Voir », les voyants sont souvent moins bien pourvus que ceux que l’on plaint d’être aveugles ! Grande réflexion faut-il continuer à faire sur ce que l’on appelle un handicap… Le pire d’entre eux n’est-il pas de se perdre dans l’extérieur, de ne plus être conscient que tout est produit à partir de l’intériorité ? Que sans cette transcendance, l’existence humaine est suicidaire et que l’humain devient alors un animal dénaturé, ce que montrent trop de faits divers ! Cette absence due au refus d'une Présence toujours offerte, met en place une contre-nature inviable. D’où tristesses, malheurs, maladies sociales ou individuelles..
Il est intéressant d’entendre ce nom de Lusseyran par ses sonorités :
« Luce » - errant, mais avec le Y de l’androgynie qui lui octroie son « rang ».
Les yeux trop humains s’attachent à la Maya, à l’Illusion, et sainte Lucie, posant ses yeux sur un plateau, déchire le voile de l’ignorance et ne s’attache plus aux beautés de ce monde pour retrouver la Source Originelle qui crée toutes les apparences des choses constituées d’une Unique Substance, son Êtreté.
[1] - Jacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui, éd. de la Table Ronde, 1959, p. 16.
Source : vivrevouivre.over-blog.com
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