• A la mémoire des perceptions et des expériences ..

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Doubles, êtes-vous là ?

doubles

Le double ou « doppelgänger » a toujours fasciné les hommes. Hallucination ou fantôme qui nous suit comme une ombre ? Écrivains et psychologues se passionnent pour ce phénomène, qui interroge la notion même d'identité.

« Son masque et son manteau gisaient sur le parquet, là où il les avait jetés. Pas un fil de son vêtement, – pas une ligne dans toute sa figure si caractérisée et si singulière,– qui ne fut mien,– qui ne fut mienne ; – c'était l'absolue dans l'identité. »
Edgar Allan Poe, William Wilson

Nous sommes à l'hiver 1946, dans une des régions les plus désertiques et accidentées du Wyoming (États-Unis). Gordon Barrows, tout juste congédié par l'armée et impatient de rentrer chez lui, roule depuis plus de dix-huit heures au volant de sa voiture. Il est au comble de la fatigue et transi de froid. À la sortie de Laramie, il remarque un auto-stoppeur seul sur le bord de la route. Instinctivement, il range la voiture sur le bas-côté.

Alors qu'il baisse la vitre pour proposer à l'étranger de monter à bord, Barrows a le choc de sa vie : l'homme est son parfait sosie ! Seule différence entre les deux hommes : leurs vêtements. L'étranger porte un uniforme de l'armée plutôt léger. Pourtant, chose incroyable, il ne semble pas souffrir de la température extérieure, qui est pourtant tombée bien en dessous de zéro.

L'auto-stoppeur propose de prendre le volant pour que Barrows se repose un peu. Ce dernier accepte de bon cœur et, épuisé, il s'endort sur-le-champ. Quand il se réveille plus tard, la voiture est à l'arrêt sur une section de route déserte et son étrange compagnon se tient immobile au volant. Le sosie descend de voiture et disparaît dans le désert ; Barrows n'a que le temps de le remercier. Depuis, il n'a jamais pu trouver une explication à cette étrange rencontre.

 

Vrais et faux héros

Il nous arrive tous, à l'occasion, de prendre des étrangers aperçus de loin pour des personnes de connaissance. De même, des ressemblances frappantes entre des individus plus ou moins connus peuvent jeter un trouble dans l'esprit de leurs observateurs. C'est précisément sur ce critère de la ressemblance purement physique, qu'à plusieurs occasions au cours de l'Histoire, des leurres ont été utilisés pour tromper l'ennemi.

Durant la Seconde Guerre mondiale, on sait que les Alliés, tout comme les puissances de l'Axe, employèrent des doublures pour assurer la sécurité des chefs politiques ou militaires. Tel fut le cas de Clifton-James, clerc de l'armée britannique et acteur amateur, qui incarna le « rôle » du général Montgomery, cependant que le véritable « Monty » se trouvait dans un lieu secret, préparant ses troupes à envahir la France ! Cette fois, l'opération marcha à merveille pour les deux protagonistes, le vrai et le faux. Mais ce ne fut pas toujours le cas et certaines « doublures-appâts » payèrent de leur vie ces curieux rôles tenus sur la scène de l'Histoire. Quant à Clifton-James, heureux survivant, il finit ses beaux jours en écrivant une autobiographie, qui a été adaptée à l'écran avec succès outre-Manche.

Aussi étonnantes soient-elles, des ressemblances physiques superficielles comme celles-ci peuvent être interprétées comme des fruits prodigieux de la nature (comme si la nature dérogeait à sa propre règle de l'individuation, produisant par hasard deux êtres physiquement identiques...). Les sosies n'ont cependant pas grand-chose à voir avec de véritables phénomènes surnaturels – comme c'est le cas avec l'étrange expérience de Gordon Barrows, psychologiquement plus complexe. Les cas de présumés « doubles spirituels », – ce terme s'applique quand il y a duplication parfaite et complète d'une individualité –, qu'il s'agisse de fictions littéraires ou d'expériences vécues, doivent plutôt être rapprochés de ce que les psychologues appellent des « doppelgängers ».

 

Le « doppelgänger », véritable double

« Doppelgänger » est un terme allemand signifiant littéralement « le double qui marche ». L'expression montre bien qu'il s'agit ici d'une sorte de spectre suivant à la trace, « comme une ombre », celui dont il est la démarque. De fait, dans le langage des psychologues, les « doppelgängers » sont des apparitions grandeur nature de personnes vivantes, toujours dotées d'une transparence spectrale et souvent perçues comme des formes d'une seule couleur, très pâle. Certains grands écrivains, comme Baudelaire, ont même qualifié ce double, ce passant surnaturel, de « vampire », – expression qui marque le côté aliénant de l'apparition. Thème que l'on retrouve dans Le Horla de Maupassant, sans doute l'incarnation littéraire la plus célèbre du « doppelgänger ».

Les « doppelgängers » n'apparaissent pas sous forme solide. Ils n'agissent pas indépendamment, mais reproduisent les mouvements et les expressions de leur double, à la manière d'un reflet. L'expérience elle-même est rare et tend à se produire à l'aube ou tard dans la nuit, sur des victimes en proie à une certaine tension ou à une grande fatigue. Les psychologues rattachent ce phénomène à l'autoscopie, hallucination qui consiste à se voir soi-même. Cette notion cependant ne recouvre qu'imparfaitement celle du « doppelgänger », dans la mesure où l'autoscopie ne concerne que des apparitions partielles, où le double ne se montre jamais dans son intégralité.

La plus ancienne mention connue d'un « doppelgänger » remonte au IVème siècle avant Jésus-Christ : le philosophe grec Aristote évoque un homme qui ne pouvait se promener sans rencontrer son « double ». Toutefois, on peut faire remonter la croyance en des doubles spirituels jusqu'à la Perse antique, celle-ci étant commune à de nombreuses cultures, anciennes comme modernes.

 

Autonomie du double

L'expression « doppelgänger » s'est peu à peu répandue dans le langage, au point d'en perdre une partie de sa spécificité. Aujourd'hui, elle est devenue un terme général servant à désigner indifféremment toute rencontre avec un double spirituel. Pourtant, il existe un certain nombre de phénomènes qui, bien que de nature similaire, ne se conforment pas à la stricte définition du « doppelgänger ». Le cas de Gordon Barrows en est un bon exemple. Souvenons-nous en effet que l'apparition était vêtue différemment de lui et qu'elle était capable d'agir de manière autonome. Dans ce cas, le mystère reste entier...

Une anecdote, survenue au dramaturge et poète allemand Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) et racontée par lui-même, illustre parfaitement une variante de « doppelgänger ». Alors qu'il s'en retournait à cheval chez lui après une visite chez un ami en Alsace, il vit son propre double, vêtu d'un ensemble gris et or. L'apparition ne dura que quelques secondes et Goethe, qui n'était pas un homme superstitieux, en fit peu de cas.

Néanmoins, huit ans plus tard, il emprunta la même route pour rendre visite à ce même ami. C'est alors qu'il réalisa qu'il portait le même ensemble gris et or que celui que portait l'apparition huit ans plus tôt. Ce jour n'avait pas de signification spéciale pour lui, ce qui le poussa à conclure qu'il avait eu une vision de lui-même dans le futur, perçue, comme il l'écrit, « par les yeux de l'esprit ». Cette vision anticipée d'un événement vécu par la suite est une des multiples formes de double spirituel.

 

Celui qui toujours nous précède

Une autre forme de double spirituel est connue sous le nom de « vardoger ». Il s'agit d'un « prédécesseur » au sens propre, c'est-à-dire d'un spectre qui nous précède lors d'un voyage ou d'une visite prévue de longue date. Des témoins prétendent ainsi avoir vu et même conversé avec un double spirituel, alors que la personne elle-même se préparait à partir pour leur rendre visite à des centaines de kilomètres de là.

Autre exemple de « vardoger » : l'expérience vécue en 1995 par le New-Yorkais Erikson Gorique, qui effectuait un voyage d'affaires à Oslo (Norvège). C'était la première fois qu'il se rendait dans cette ville, ou du moins le croyait-il. Lorsque le réceptionniste de l'hôtel déclara qu'il était content de le revoir, Gorique pensa qu'il s'agissait d'une confusion d'identités. Toutefois, le jour suivant, Gorique eut une autre surprise. Lorsqu'il rendit visite à un grossiste nommé Olsen, ce dernier lui assura qu'ils s'étaient déjà rencontrés deux mois plus tôt pour discuter de la même affaire.

Les comptes rendus de tels cas sont nombreux. Cependant, on est bien loin d'avoir trouvé une réponse unique à ce phénomène aux facettes multiples. En effet, la théorie selon laquelle tous les doubles spirituels résulteraient d'une image projetée par l'esprit – une hallucination en somme –, ne peut s'appliquer, par exemple, à l'étrange expérience dont a été témoin le révérend Mountford dans le Massachusetts (États-Unis).

Mountford attendait avec des amis un couple de leur connaissance. Lorsque l'assemblée décida de sortir dehors pour voir si leurs invités arrivaient, tous furent surpris de voir le couple au volant d'une voiture à hauteur de la maison, puis poursuivre son chemin sans les saluer. Chose incroyable, quelques instants plus tard, la voiture passa de nouveau, mais, cette fois, le couple à son bord salua l'assemblée et se gara devant la maison. Qui était le premier couple ? L'effet d'une hallucination collective ou bien un véritable « vardoger » ?

Des chercheurs ont proposé un certain nombre d'explications pouvant rendre compte de cette affaire. Il est possible que l'un ou l'autre des membres du couple attendu ait inconsciemment projeté une image de la voiture en train d'arriver. L'image de couple serait le résultat d'une projection psychique – un désir intense, projeté par la volonté. Cette idée semble être étayée par les expériences classées sous le nom « d'apparitions-crises ». Celles-ci désignent des visions de la personne vivante apparaissant à des proches, à des moments précis où leur corps est soumis à une tension physique ou émotionnelle extrême.

Le phénomène du double spirituel est fait pour nourrir la paranoïa de l'individu. Il suffit de lire William Wilson d'Edgar Allan Poe pour mesurer la violence des sentiments que suscite cette dépossession de soi par cet autre nous-même. À la fin, le narrateur ne transperce-t-il pas son double d'un coup d'épée ? Et le double de s'écrier : « En moi, tu existais (…). Tu t'es radicalement assassiné toi-même ! » On n'échappe jamais à son double...

 

Analyse : sosies et doublures

Bien que certaines personnes trouvent gênante ou même ennuyeuse leur ressemblance avec des célébrités, il en existe d'autres qui en jouent et monnayent très cher leur ressemblance flagrante.

Aux dires de Susan Scott, qui dirige une agence de sosies à Londres, le monde du spectacle est toujours à la recherche de « doublures », comédiens qui pourraient faire illusion et remplacer avantageusement des acteurs connus, notamment pour des scènes dangereuses ou « indécentes ».

Sont également prisés les sosies de stars disparues, comme Marilyn Monroe ou James Dean. Ils sont le plus souvent recrutés pour accueillir les invités d'une réception ou, plus simplement, pour se mêler incognito aux hôtes de festivités à thèmes. Effet de surprise garanti.

 

Analyse : autoscopie

L'autoscopie est le terme technique qu'emploient les psychologues pour désigner l'hallucination consistant à se voir soi-même. Ce phénomène a jusqu'ici été peu étudié. On sait cependant qu'il ne s'agit pas d'une hallucination d'ordre strictement visuel. En effet, de nombreux sujets ont prétendu pourvoir sentir et entendre leur double, ce qui, d'après Graham Reed, psychologue à la York University de Toronto (Canada), semble suggérer que l'expérience pourrait être liée à la manifestation de souvenirs « déplacés » – un phénomène de même nature que celui du « déjà-vu ».

La théorie de Reed veut que l'autoscopie soit une conséquence hallucinatoire résultant de l'épilepsie et d'autres troubles cérébraux. D'une part, le phénomène est plus fréquent chez les patients délirants qui présentent des désordres cérébraux. D'autre part, il s'inscrit aussi comme un des effets secondaires des crises chez les épileptiques.

Il est d'ailleurs significatif que les « doppelgängers » figurent dans les œuvres de divers auteurs, victimes de troubles psychologiques graves, comme Edgar Allan Poe (voir le personnage de William Wilson), Guy de Maupassant qui souffrait d'autoscopie (le Horla est un être à la fois insaisissable et perceptible, manifestation d'une névrose hallucinatoire), Kafka ou encore Oscar Wilde.

 

Complément d'enquête : le double dans la littérature

De tout temps, le thème du double a largement inspiré poètes et écrivains. Les récits (nouvelles ou courts romans) les plus célèbres ont été rassemblés par l'auteur et critique belge Anne Richter dans une belle anthologie intitulée Histoires de doubles (Éditions Complexe, 1995).

De l'Allemand Hoffman à l'Argentin Cortázar, en passant par Hawthorne, Gogol, Dostoïevski, Maupassant ou encore Chesterton, le lecteur découvre sur tous les modes possibles – entre angoisse et comédie – ce thème de la littérature fantastique.

 

Complément d'enquête : les doubles, passage en revue

Le thème de la survie par-delà la mort de l'Homme sous la forme d'une âme, d'un double spirituel est ancien et commun à de nombreuses civilisations.

Les Perses voyaient en l'Homme un être tiraillé entre un bon et un mauvais esprit, constamment en guerre l'un contre l'autre.

Les Égyptiens disaient que l'Homme possédait trois âmes, dont le Ka qui était le « double », tandis que les Grecs parlaient du double spirituel comme d'un « démon » – un concept qui a perdu son sens originel, pour en venir à désigner les esprits du Mal.

Dans chaque langue existent des noms pour désigner des formes de spectre. Dans la culture écossaise, on parle du taslach, dans l'anglaise du fetch, tandis que les Bacairis d'Amérique du Sud comparent le double à une ombre, comme le font les Zoulous qui craignent qu'il puisse être perdu ou blessé.

En Afrique, la tribu des Azandes soutient que l'âme jumelle, le imbisimo, peut quitter le corps durant le sommeil. Les légendes birmanes, quant à elles, comparent l'âme jumelle à un papillon.

Source : Facteur X n°3
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mardi 15 octobre 2019

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